Partis pour la ville : recueille l'histoire de ceux qui ont quitté la région
Pourquoi recueillir l’histoire de ceux qui sont partis du village ?
La mémoire de l’exode des régions du Québec tient souvent dans la tête d’un seul aîné : pourquoi il a quitté le village, ce qu’il y a laissé, ce qui lui manque encore. Recueille ce récit pendant qu’il peut le raconter, avant que la famille ne se disperse pour de bon et que ces détails s’en aillent avec lui.
Un départ pèse lourd. Une maison vendue, un métier abandonné, un rang qui s’est vidé d’une décennie à l’autre. Et des deux côtés, des gens qui ont tenu : ceux qui sont montés en ville et ceux qui sont restés tenir la terre.
Pourquoi tant de familles ont-elles quitté la Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent et la Côte-Nord ?
Les raisons se ressemblent d’une famille à l’autre. Le travail le plus souvent, les études aussi, parfois l’amour ou la simple envie de voir autre chose. Quand l’usine ferme ou que la pêche ne fait plus vivre, les jeunes prennent la route. Ce mouvement a un nom au Québec, l’exode rural, et les chiffres le rendent concret.
Le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et la Côte-Nord ont été, selon l’Institut de la statistique du Québec, les seules des 17 régions québécoises à avoir subi un déclin démographique en 2016-2018. Sur la Côte-Nord, huit habitants par tranche de 1000 sont partis. Les projections récentes prolongent la tendance : la Côte-Nord passerait de 90 200 habitants à 74 900 d’ici 2051, un recul de 17 % d’après l’ISQ.
Le mouvement n’est pas une fatalité pour autant. Frédéric Raymond, de Place aux jeunes en région, le rappelait : « dans les années 2000, on a perdu énormément de jeunes en région. Maintenant ça va mieux, mais on est loin de combler tout l’exode rural qu’on a vécu durant les 20 dernières années. » Au Bas-Saint-Laurent, les pertes nettes tournent désormais autour de 2 %, contre 6 à 7 % au début des années 2000. Ces chiffres ont un visage : ton père, ta tante, ton voisin de rang.
Le grand départ : ce qui reste à raconter de ceux qui sont « montés » en ville
Le récit d’un départ se loge dans les détails. Pas dans « j’ai déménagé en 1972 », mais dans la valise qu’on a faite la veille et le visage de la mère sur le perron. Le premier hiver dans un trois-et-demi de Montréal où l’on ne connaissait personne. Voilà ce que tu veux garder.
Demande à ton aîné le moment précis où il a su qu’il partirait. La job qui l’attendait, ou celle qu’il espérait. Le trajet, en char ou en autobus, et ce qu’il regardait disparaître par la fenêtre. Ces moments-là portent une charge que les dates n’auront jamais. C’est ce genre de détail qui restera à tes enfants.
N’oublie pas l’autre versant. Pour un qui est parti, souvent un frère ou une sœur est resté tenir la terre, la maison, le commerce. Leur histoire vaut autant. Faire raconter les deux côtés t’évite de peindre le village comme un endroit qu’on fuit. Rester demandait autant de courage que partir.
Quelles questions poser à un aîné pour faire remonter le souvenir du village ?
Les bonnes questions sont concrètes et ouvertes. Une question fermée se referme sur un oui ou un non, alors qu’une question ouverte appelle le récit. Évite « est-ce que c’était dur ? » et préfère « raconte-moi ta dernière journée au village ». Laisse le silence faire son travail. Un aîné qui réfléchit n’a pas fini de parler.
Voici des amorces qui marchent bien, par chez nous comme ailleurs :
- Comment était la maison où tu as grandi ? Décris-moi la cuisine, l’odeur du poêle.
- Qui restait dans le rang quand tu étais jeune ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?
- Le jour où tu es parti, qu’est-ce que tu as emporté ? Qu’est-ce que tu as laissé ?
- La première fois que tu es revenu, qu’est-ce qui avait changé au village ?
- Qu’est-ce qui te manque encore aujourd’hui ? Pis qu’est-ce qui ne te manque pas pantoute ?
Pose-en une, écoute longtemps, rebondis sur un mot. Tu en apprendras plus en une heure qu’en dix questionnaires.
Ce qu’on a laissé au pays : maison, métier, voisins, paysages
Recueillir l’exode, c’est aussi inventorier ce qui est resté derrière. Une maison familiale vendue à des inconnus. Un métier qui n’existe plus, comme draveur ou télégraphiste. Des voisins de rang dont on ne sait plus le nom des petits-enfants. Le paysage lui-même, une baie ou un quai que l’aîné revoit les yeux fermés.
Pour fixer ces traces, croise la parole avec des objets. Sors les vieilles photos, une carte de la région, un acte de vente, un bulletin de paie jauni. Un acte de vente posé sur la table fait remonter des noms et des dates qu’aucune question n’avait su tirer. Note aussi les lieux exacts : le nom du rang, de la paroisse, de la rivière. Tes enfants pourront les retrouver un jour sur une carte.
Ce travail rejoint celui des familles qui veulent transmettre leur histoire familiale à leurs petits-enfants : mêmes gestes, mêmes questions patientes, appliqués cette fois au fil rouge du départ.
La nostalgie du pays sans tomber dans le regret
La mémoire de l’exode est douce-amère, et c’est correct. Ton aîné peut aimer Montréal et s’ennuyer du fleuve en même temps. Ton rôle, c’est d’accueillir les deux sentiments tels qu’ils viennent, sans chercher à les arbitrer.
Méfie-toi de deux pièges. Le premier : transformer le récit en plainte, comme si partir avait été une erreur. Beaucoup ont bâti une belle vie en ville, fondé une famille, fait instruire leurs enfants. Le second : nier la perte par pudeur, balayer le chagrin d’un « bah, c’était la vie ». Entre les deux se tient la vérité de la personne. Laisse-la sortir sans la corriger.
Si l’émotion monte, fais une pause. Un thé, une marche, on reprendra demain. La mémoire douce-amère se recueille en plusieurs fois, jamais à l’arraché.
Avant que la famille ne se disperse : réunir et transmettre les racines régionales
Les familles québécoises se sont étalées sur la carte. Un enfant à Québec, un autre à Montréal, parfois un parti dans l’Ouest, et l’aîné resté au village ou installé en ville. Quand les générations se croisent de moins en moins, le récit des racines régionales devient le seul lien tangible qui reste.
Profite des moments où tout le monde se retrouve, le temps des fêtes, un anniversaire, des funérailles parfois. Désigne quelqu’un pour enregistrer. Un récit recueilli à la va-vite vaut toujours mieux que celui qu’on remet et qu’on finit par perdre. Cette urgence, des familles la connaissent bien quand elles cherchent à créer des moments mémorables avec leurs proches âgés pendant qu’il est encore temps.
Voici comment s’y prendre selon la situation de ton aîné :
| Situation de l’aîné | Ce qu’il faut recueillir en priorité | Comment s’y prendre |
|---|---|---|
| Parti jeune en ville, mémoire vive | Le récit complet du départ et des débuts en ville | Plusieurs séances enregistrées, questions ouvertes |
| Resté au village toute sa vie | La vie du rang, ceux qui sont partis, l’évolution du lieu | Sur place si possible, avec photos et cartes |
| Santé fragile, fatigue rapide | Les souvenirs les plus chers, par fragments courts | Sessions de 15 à 20 minutes, dictée vocale |
| Famille très dispersée | Un fil clair des racines à partager à tous | Un récit écrit, transmis en version numérique |
Comment Raconte Moi aide à recueillir le récit de l’exode familial
Faire parler, c’est une chose. Garder une trace lisible et transmissible, c’en est une autre. Beaucoup d’aînés racontent volontiers mais n’écriront jamais leurs mémoires : l’écriture les rebute, ou la main ne suit plus. C’est là que la dictée change tout.
Avec Raconte Moi, ton aîné dicte son histoire à voix haute, dans son français à lui, avec ses « pis » et ses tournures du Bas-du-Fleuve. L’application met le récit en texte propre, prêt à relire et à partager. Aucun clavier à affronter, aucune page blanche. Juste sa parole, gardée. Si ensuite il veut structurer un récit plus long de son parcours, du départ du village à l’installation en ville, il peut s’appuyer sur les pistes pour rédiger ses mémoires à 60 ans.
Pour aller plus loin dans la manière de faire raconter, l’art québécois de la veillée reste un guide précieux : réveiller l’art québécois de la narration avec tes aînés donne des amorces pour libérer la parole du conteur qui sommeille en lui.
Questions fréquentes
Mon aîné dit qu’il n’a « rien d’intéressant » à raconter sur son départ. Comment faire ?
C’est très courant. Commence par un détail tout simple plutôt que par sa vie entière : la maison d’enfance, un voisin, un objet. Le récit vient presque toujours quand on part du concret au lieu de la grande question.
Faut-il enregistrer sur place, au village, ou n’importe où ?
N’importe où fonctionne. Mais revenir sur les lieux, ou simplement regarder des photos du rang et de la région, réveille beaucoup plus de souvenirs précis qu’une conversation à froid.
Mon aîné mêle français et expressions locales. Faut-il « corriger » ?
Non, surtout pas. Ses expressions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie ou de la Côte-Nord font partie de l’histoire. Garde sa langue telle quelle : c’est elle qui rendra le récit vivant pour tes enfants.
On est plusieurs, dispersés. Qui devrait s’occuper de recueillir le récit ?
Une seule personne qui s’y met vaut mieux qu’un comité qui attend. Désigne celui ou celle qui voit l’aîné le plus souvent, et partage ensuite le récit avec toute la famille en version numérique.
Essaie Raconte Moi pour faire dicter à ton aîné l’histoire de son départ et garder la mémoire des racines de ta famille avant qu’elle ne se disperse.